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Culture

Barbie, Superman, le Teddy Bear : comment des immigrés juifs ont inventé l'enfance américaine

Le nouveau livre de Michael Kimmel révèle un fait vertigineux : presque tous les grands fabricants de jouets américains du XXe siècle étaient des Juifs de première génération. Fermés aux professions établies par l'antisémitisme, ils ont créé mieux qu'une industrie — une idée de l'enfance qu'on ne leur avait jamais accordée.

30/08/2026·Source : JTA

C'est une histoire que la presse généraliste raconte comme une curiosité culturelle. Elle est en réalité l'une des plus belles démonstrations de ce que le génie juif fait de l'exclusion. Dans « Toymakers: The Jewish Entrepreneurs Who Created the Toy Industry in America », le sociologue Michael Kimmel, professeur retraité de Stony Brook, établit un fait stupéfiant : au tournant du XXe siècle, la quasi-totalité des grandes entreprises américaines de jouets ont été fondées par des Juifs de première génération.

La liste donne le vertige : Barbie (Ruth Handler), les trains Lionel (Lionel Cowan), Mr. Potato Head (George Lerner), le Hula Hoop (Arthur Melin et Richard Knerr), G.I. Joe (Larry Reiner), la pâte à modeler Play-Doh et le four Easy-Bake (les frères Steiner). Sans oublier l'origine du projet lui-même : l'arrière-arrière-grand-oncle de Kimmel, Morris Michtom, immigré de l'actuelle Biélorussie qui avait étudié pour devenir rabbin avant de fuir la conscription dans l'armée russe. C'est lui qui, avec sa femme Rose, dans leur confiserie de Brooklyn, fabrique en 1902 un ourson en peluche inspiré d'une caricature de Theodore Roosevelt refusant d'abattre un ours. « Teddy's bear » deviendra l'Ideal Toy Corporation — et le jouet le plus universel du monde.

Mais le cœur du livre n'est pas cette galerie de portraits. C'est un mécanisme. Ces entrepreneurs, dit Kimmel, « ont créé l'enfance qu'eux-mêmes n'avaient jamais eue ». Nés dans la pauvreté du Lower East Side, exclus par l'antisémitisme des professions établies — les agences de publicité des années 1930-40 refusaient les Juifs, poussant Jack Kirby, Jerry Siegel, Joe Shuster ou Stan Lee vers le comic book, où ils inventèrent Superman et Spider-Man — ils ont investi les niches que l'Amérique leur laissait. Et ils y ont importé une idée révolutionnaire pour l'époque : l'enfant est curieux et créatif, son imagination doit être nourrie, pas brisée. À une époque où le manuel d'Emmett Holt conseillait de fesser un bébé qui pleure, et où le psychologue John Watson interdisait d'embrasser ses enfants, c'était une hérésie. C'est devenu la norme américaine.

Ce que révèle cette histoire, c'est que la culture juive de l'étude, du débat et de la débrouille — « faire quelque chose à partir de rien », dit Kimmel — n'a pas seulement survécu à l'exclusion : elle l'a retournée. Sur les 100 livres pour enfants les plus importants du XXe siècle selon la New York Public Library, 42 ont été écrits par des Juifs de première génération, de Maurice Sendak à Sydney Taylor.

Et voici l'angle que personne ne souligne : à l'heure où l'on somme les Juifs de justifier leur « influence » dans la culture américaine, ce livre renverse l'accusation. Oui, l'enfance américaine est une invention largement juive — précisément parce que l'Amérique avait fermé toutes les autres portes. Ceux qui dénoncent aujourd'hui une prétendue emprise décrivent en fait le produit de leur propre exclusion d'hier. Le Teddy Bear posé sur le lit de chaque enfant du monde est le monument discret de cette revanche : non par la domination, mais par le don. On avait volé leur enfance ; ils en ont offert une à tous les autres.

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