On rouvre la Torah une semaine après avoir dansé avec elle, trois ans après le 7 octobre. La première question qu'un homme y pose sur un autre homme n'a jamais reçu de réponse dans le texte. Depuis trois ans, le peuple juif la lui donne.
Ce Chabbat, dans toutes les synagogues du monde, on rouvre le rouleau au premier mot. Il y a une semaine, on dansait avec lui pour Sim'hat Torah, la fête qu'Israël célébrait au matin du 7 octobre 2023. La Torah ne s'interrompt jamais : on la termine et on la recommence dans la même heure, et c'est par Bereshit que le peuple juif rouvre l'année. Dans cette parasha qui court de la création du monde à la veille du déluge, un verset mérite qu'on s'y arrête. Au chapitre 4, Caïn vient de tuer Abel. Dieu lui demande : « Où est Abel, ton frère ? » Et Caïn répond : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4, 9). Lisez le texte de près. Un chapitre plus tôt, la première question de l'histoire portait sur soi : « Où es-tu ? », demandé à Adam qui se cache (Genèse 3, 9). La deuxième porte sur l'autre : « Où est ton frère ? » Et c'est la première fois dans la Torah qu'un homme répond à Dieu par une question. Pas un mensonge franc, une esquive : ce qui arrive à mon frère ne me regarde pas. Le texte, lui, ne le laisse pas s'en tirer. En dix versets, du deuxième au onzième, le mot « frère » revient sept fois. Sept fois, pour que personne n'oublie qui Abel était pour Caïn. Et la réponse divine tient en une image : « La voix des sangs de ton frère crie vers moi depuis la terre » (Genèse 4, 10). Des sangs, au pluriel, dans l'hébreu. La Michna, dans le traité Sanhédrin (4, 5), y lit le sang d'Abel et celui de tous les descendants qu'il n'aura jamais. C'est de là que vient la phrase que tout le monde connaît : qui détruit une seule vie détruit un monde entier. Dieu ne répond pas à la question de Caïn. Il ne dit pas « oui, tu es le gardien de ton frère ». Il la laisse ouverte, comme si la réponse revenait à ceux qui liraient ce verset après lui. Depuis trois ans, le peuple juif y répond. Il y a répondu par les réservistes qui ont laissé un travail, une thèse, un bébé, et par ceux qui, dans les yeshivot, ont dit des psaumes pour eux. Par les familles qui ont tenu pendant des mois sur une place de Tel-Aviv, et par les Juifs de Sarcelles, de Bruxelles et de Buenos Aires qui ont marché, cotisé, prié, à des milliers de kilomètres. Par les communautés de France, qui ont encaissé plus de 4 600 actes antisémites depuis le 7 octobre (ministère de l'Intérieur et SPCJ, au 30 juin 2026) et qui ont continué de remplir leurs synagogues et leurs écoles. Personne n'a demandé si Abel était religieux ou laïc, ashkénaze ou séfarade, de droite ou de gauche. On a été son gardien. C'est le sens exact de la formule des Sages, kol Israël arevim zé la zé : tous les Juifs sont garants les uns des autres. Pas un slogan de gala, une réponse à Caïn. Alors on recommence. Bereshit, « au commencement » : le premier mot de la Torah dit qu'il existe toujours un début possible, même après un chapitre 4. On vient de le prouver pendant trois ans, et on vient de rouvrir le rouleau.
: le premier mot de la Torah dit qu'il existe toujours un début possible, même après un chapitre 4.



