Brit mila : l'Europe certifie les mohalim — quand la diaspora cesse de subir et commence à légiférer
Après les arrestations de mohalim en Belgique, les organisations juives européennes ne demandent plus la permission : elles créent leur propre cadre de certification, validé par Bruxelles. Un renversement stratégique dont la portée dépasse largement la circoncision.
C'est une nouvelle qui pourrait passer inaperçue entre deux dépêches de guerre, et qui pourtant touche au cœur de la pérennité juive en Europe. L'European Jewish Association (EJA) et le Rabbinical Centre of Europe (RCE), deux organisations basées à Bruxelles, viennent de lancer un programme de certification médicale destiné aux mohalim, les officiants de la brit mila. Objectif : un cadre reconnu à l'échelle de l'Union européenne, garantissant à la fois la continuité de la pratique religieuse et le respect des exigences sanitaires.
Le contexte n'a rien d'abstrait. Aucun pays européen n'interdit explicitement la circoncision, mais certains exigent que tout acte médical soit pratiqué par un médecin agréé. C'est dans cette zone grise que plusieurs mohalim ont été arrêtés l'an dernier en Belgique, pour avoir pratiqué des circoncisions sans licence médicale — des arrestations vécues par la communauté comme une campagne d'intimidation, dans un climat d'antisémitisme croissant. Le député belge Michael Freilich l'avait dit avec justesse : « Ce n'est pas que la brit mila soit interdite, mais il faut une législation plus claire sur les personnes autorisées à pratiquer l'intervention. »
Ce qui change aujourd'hui, c'est la méthode. Pendant des décennies, les communautés juives d'Europe ont réagi en défense : pétitions, recours, protestations après chaque tentative de restriction — en Islande, en Belgique, en Scandinavie. Cette fois, elles prennent l'initiative. Plutôt que d'attendre que chaque parlement national légifère dans le flou, souvent sous la pression de courants hostiles à la vie juive visible, elles proposent elles-mêmes la norme. C'est un déplacement stratégique majeur : passer du statut d'accusé à celui de législateur de sa propre pratique.
Et Bruxelles a répondu. Le commissaire européen à la Santé, Oliver Várhelyi, a apporté son soutien explicite : « la vie juive et la pratique religieuse juive ont leur place en Europe », a-t-il affirmé, précisant que les traditions anciennes devaient pouvoir se poursuivre dans un cadre garantissant « les normes les plus élevées en matière de bien-être de l'enfant, de sécurité médicale et de responsabilité professionnelle ». Qu'un commissaire européen valide ainsi le principe même de la brit mila, à l'heure où des voix militent régulièrement pour son interdiction au nom des « droits de l'enfant », n'est pas un détail : c'est un précédent politique.
Car voilà l'angle que personne ne souligne : ce certificat est bien plus qu'un tampon administratif. C'est un test grandeur nature de la capacité du judaïsme européen à se doter d'institutions transnationales opposables aux États. Si un mohel certifié à Bruxelles peut officier à Anvers, Vienne ou Copenhague sans risquer les menottes, alors la vie juive européenne aura gagné quelque chose qu'elle n'a jamais eu : une protection juridique continentale qui ne dépend plus des majorités politiques locales. Le même mécanisme pourrait demain s'appliquer à la shehita, à la formation rabbinique, à la casherout.
Les adversaires de la vie juive en Europe avancent rarement à visage découvert : ils procèdent par normes sanitaires, règlements vétérinaires, exigences de licences. Les communautés viennent de démontrer qu'elles savent répondre sur le même terrain — celui du droit. C'est peut-être la victoire la plus durable qu'on puisse remporter.