Code 51 : ces dizaines de milliers d'Israéliens rayés des listes électorales sans le savoir
À deux mois des élections du 27 octobre, des expatriés israéliens découvrent qu'un code administratif opaque leur a retiré, parfois depuis des décennies, leur droit de vote — sans notification, sans critères publiés, sans recours simple. Derrière la bataille juridique, une question que le sionisme n'a jamais vraiment tranchée : qui appartient encore au corps politique d'Israël ?
Ilana Mittman, chercheuse retraitée installée à Baltimore, préparait son voyage en Israël pour le yahrzeit de son père et pour voter le 27 octobre. En vérifiant son statut en ligne, elle découvre qu'elle a été radiée du registre électoral. En remontant ses dossiers au ministère de l'Intérieur, elle trouve la trace : le 7 mars 1986, son statut de résidente a été modifié sous un mystérieux « Code 51 » — le jour même où, au consulat israélien de San Francisco, elle venait enregistrer son fils nouveau-né comme citoyen israélien. Le personnel consulaire lui avait confisqué sa carte d'identité sans explication. « Mon plus grand droit de citoyenne — le droit de vote — venait de m'être volé », dit-elle aujourd'hui.
Elle n'est pas seule. Un groupe WhatsApp d'expatriés d'Amérique du Nord, d'Europe, d'Australie et d'Afrique du Sud a rassemblé quelque 120 personnes dans la même situation. Certains, comme Ayala Graham, née dans un kibboutz, avaient pourtant voté il y a quatre ans à peine. Selon l'avocat Gilead Sher, qui représente le collectif « Our Right to Vote – Code 51 », une estimation officieuse évoque « plusieurs dizaines de milliers » de citoyens concernés. Le ministère de l'Intérieur, lui, refuse de dire ce que signifie le Code 51, quels critères déclenchent la radiation, ou combien de personnes sont touchées.
Le paradoxe juridique est brutal. La Loi fondamentale sur la Knesset garantit le droit de vote à tout citoyen israélien de 18 ans et plus, sauf décision de justice. Mais en pratique, seuls les inscrits au registre votent — et une désignation administrative opaque suffit à en sortir, sans juge, sans notification, sans appel clair. Comme le résume Sher : « Quoi que signifie cet arbitraire Code 51, il ne peut pas primer sur le droit constitutionnel de vote. » Le registre étant clos le 3 septembre, le collectif a donné une semaine à l'administration avant de saisir en urgence la Commission électorale centrale et la Cour suprême.
Ce dossier dépasse largement la procédure. Israël est l'une des rares démocraties occidentales à ne pas permettre le vote depuis l'étranger — il faut venir voter en personne. Ce choix historique avait une logique sioniste : le vote est lié au fait d'habiter le pays, d'y payer le prix des décisions. Mais le Code 51 pervertit cette logique : il ne demande pas aux expatriés de revenir voter, il les empêche de le faire même quand ils reviennent. Ilana Mittman regarde la télévision en hébreu, soutient les services d'urgence israéliens, milite pour Israël depuis quarante ans. Ce n'est pas elle qui a rompu le lien — c'est un tampon administratif de 1986.
Et voici l'angle que personne ne souligne : depuis le 7 octobre, Israël demande à sa diaspora un engagement total — argent, plaidoyer, alyah, combat contre le boycott. Des centaines de milliers d'Israéliens vivent à l'étranger et forment la première ligne de cette défense. Leur dire, à deux mois d'une élection existentielle, qu'un code secret les a exclus du corps électoral, c'est envoyer le message inverse : votre solidarité est requise, votre voix ne l'est pas. Si la Cour suprême ne tranche pas avant le 3 septembre, ce ne sont pas seulement 120 plaignants qui perdront — c'est l'idée même que la citoyenneté israélienne ne s'efface pas avec la distance.