Soyons précis : le mot « antisémitisme » appliqué à Ed Miliband, lui-même fils de réfugiés juifs, est une arme lourde, et Huckabee l'a dégainée avec une brutalité inhabituelle. Mais réduire l'affaire à un excès de langage serait passer à côté de l'essentiel. Car sur le fond, l'ambassadeur pointe un vrai mécanisme : un gouvernement britannique qui, sous Andy Burnham — arrivé en juillet en jugeant son prédécesseur Keir Starmer « trop conciliant avec Israël » —, a fait de la surenchère anti-israélienne un axe politique assumé, jusqu'à envisager des mesures contre Israël au sujet de la Cisjordanie, au risque de rétorsions annoncées par Jérusalem.
Ce que révèle cet épisode, c'est une inversion historique des rôles. Pendant des décennies, la « relation spéciale » anglo-américaine servait de socle à une position occidentale commune sur le Proche-Orient. Ce socle vient de craquer publiquement. Washington, par la voix de son ambassadeur le plus exposé, dit désormais ouvertement que la politique israélienne de Londres n'est plus une divergence d'appréciation, mais une dérive morale. C'est une protection diplomatique majeure pour Israël — et un signal glaçant pour les Juifs britanniques, qui voient leur propre gouvernement placé au banc des accusés par l'allié américain.
Et voici l'angle que presque personne ne souligne : le précédent que crée Huckabee. En nommant « antisémitisme » la politique d'un gouvernement allié — et non celle d'un régime hostile —, il déplace la ligne rouge. Jusqu'ici, l'accusation était réservée aux ennemis déclarés d'Israël ; désormais, elle peut frapper un partenaire du G7. C'est risqué, car l'arme peut s'émousser à force d'usage. Mais c'est aussi, peut-être, le seul langage que les chancelleries européennes comprennent encore : celui du coût réputationnel. Si critiquer Israël sans rigueur factuelle expose désormais à une mise en cause publique par Washington, chaque ministère européen y réfléchira à deux fois avant la prochaine vidéo « destinée à l'opinion publique ».
Et voici l'angle que presque personne ne souligne : le précédent que crée Huckabee.
La vraie question n'est donc pas de savoir si Huckabee a été trop loin. C'est de savoir si l'Europe mesure que sa surenchère rhétorique sur Gaza est en train de lui coûter quelque chose qu'elle croyait acquis : la présomption de bonne foi de l'Amérique.