« Les soldats d'Allah » : le projet d'attentat déjoué en Essonne que la France a déjà presque oublié
Trois hommes de 20 à 26 ans mis en examen pour avoir préparé une action violente contre la communauté juive. L'information a tenu quelques heures dans les fils d'actualité. C'est précisément ce silence-là qui devrait nous alarmer.
Les faits, d'abord, tels que l'enquête les établit. Trois hommes âgés de 20 à 26 ans, interpellés la semaine dernière en Essonne et en Indre-et-Loire, ont été mis en examen et placés en détention provisoire pour association de malfaiteurs terroriste. Ils sont soupçonnés d'avoir préparé une action violente contre la communauté juive de France et d'avoir envisagé un départ vers l'État islamique en Afrique. L'enquête est partie d'un groupe WhatsApp au nom sans ambiguïté : « les soldats d'Allah ». L'un des suspects aurait en outre été en contact avec une Américaine arrêtée par le FBI pour un projet d'attentat.
Relisons ces éléments un à un, car chacun porte une leçon. Un groupe WhatsApp comme point de départ : la radicalisation ne se joue plus dans des filières structurées, mais dans des boucles de messagerie que n'importe quel jeune de vingt ans peut rejoindre depuis sa chambre. Un contact avec une suspecte arrêtée par le FBI : la menace contre les Juifs de France est branchée en temps réel sur un écosystème djihadiste transatlantique. Et une cible, une seule, désignée avant même le choix du mode opératoire : la communauté juive. Pas « la France », pas « l'Occident » en général. Les Juifs, d'abord.
C'est là que la lecture dominante s'égare. Chaque attentat déjoué est traité comme un fait divers sécuritaire, une affaire de plus au compteur de la DGSI. Or ce que révèle cette affaire, c'est une constante : dans l'imaginaire djihadiste, le Juif reste la cible prioritaire, celle qui vient spontanément à l'esprit de trois jeunes hommes nés et grandis en France. Entre l'Hyper Cacher, l'école Ozar Hatorah, Sarah Halimi et Mireille Knoll, cette continuité meurtrière a un nom que le débat public français répugne toujours à prononcer clairement : l'antisémitisme islamiste.
Et voici l'angle que personne ne souligne : le paradoxe de l'attentat déjoué. Quand une attaque réussit, la France s'indigne, marche, allume des bougies — puis passe à autre chose. Quand une attaque est déjouée, il ne se passe rien du tout : ni marche, ni discours, ni examen de conscience. Le succès des services antiterroristes devient, perversement, un anesthésiant collectif. Chaque projet neutralisé nourrit l'illusion que « le système fonctionne », alors qu'il documente exactement l'inverse : des cellules continuent de se former, avec la même cible.
Pour les Juifs de France, l'équation est connue et vertigineuse : moins de 1 % de la population, mais la première cible des projets terroristes islamistes. Cette affaire de l'Essonne ne dit pas que la menace revient. Elle dit qu'elle n'est jamais partie, qu'elle recrute dans la génération née après le Bataclan, et qu'elle se coordonne désormais par-delà les océans. La vraie question n'est pas de savoir si les services veillent — ils veillent, et il faut le dire. C'est de savoir combien de temps une démocratie peut traiter comme des non-événements les preuves répétées qu'une partie de sa jeunesse rêve de tuer ses Juifs.