Malouines : quand Milei, « meilleur ami d'Israël », menace l'épargne des Israéliens
Javier Milei menace de sanctionner Navitas Petroleum, société israélienne engagée dans le gisement Sea Lion au large des Malouines. Derrière le bras de fer pétrolier, une leçon que Jérusalem ferait bien de méditer : l'amitié la plus démonstrative ne suspend jamais les intérêts nationaux.
Javier Milei est sans doute le chef d'État le plus ostensiblement pro-israélien de la planète. Il cite la Torah, brandit la menorah, promet de transférer son ambassade à Jérusalem. Et pourtant, c'est bien lui qui menace aujourd'hui de sanctionner une société israélienne — Navitas Petroleum, dirigée par Gideon Tadmor — pour sa participation au développement du gisement Sea Lion, au large des îles Malouines.
Les faits sont massifs. Découvert en 2010 à quelque 225 kilomètres au nord de l'archipel, Sea Lion est présenté comme le quatrième plus grand gisement pétrolier non encore exploité au monde. Navitas en détient 65 %, aux côtés du britannique Rockhopper. Premiers forages prévus début 2027, entrée en production au premier trimestre 2028. Sauf que l'Argentine revendique ces îles depuis le XIXe siècle — elle les appelle Islas Malvinas — et que Milei veut désormais durcir la loi pour sanctionner non seulement les exploitants, mais aussi leurs prestataires.
Navitas affiche la sérénité : les licences ont été accordées par le gouvernement des Malouines, territoire britannique soutenu par Londres, et l'action n'a reculé que de 2,32 % à la Bourse de Tel-Aviv. Mais le vrai chiffre est ailleurs : les institutions financières israéliennes détiennent 42 % du capital de Navitas, soit environ 6,74 milliards de shekels. Harel en tête, devant Migdal, Phoenix et Meitav — c'est-à-dire les gestionnaires de l'épargne et des retraites de millions d'Israéliens. Ce n'est pas une querelle d'actionnaires : c'est le bas de laine israélien qui se retrouve pris en otage d'un contentieux territorial vieux de deux siècles, ravivé par la guerre de 74 jours de 1982 — et tranché, côté insulaire, par le référendum de 2013 où 99,8 % des habitants ont choisi de rester britanniques.
Ce que cet épisode révèle, c'est la limite structurelle des « amitiés » diplomatiques fondées sur l'affect. Milei aime Israël, sincèrement sans doute. Mais un président argentin, fût-il philosémite au point de citer les prophètes, ne peut pas politiquement transiger sur les Malvinas — c'est le seul sujet qui unit tout l'échiquier argentin, de la gauche péroniste aux libertariens. Israël doit intégrer cette donnée : le soutien émotionnel d'un dirigeant ne protège ni ses entreprises, ni ses fonds de pension, quand l'intérêt national de l'allié entre en jeu.
Et c'est là que se cache l'angle que personne ne souligne : cette affaire place Israël dans un triangle inconfortable dont deux sommets sont ses partenaires. D'un côté l'Argentine de Milei, alliée précieuse en Amérique latine ; de l'autre le Royaume-Uni, qui contrôle l'archipel et délivre les licences — au moment même où les relations entre Jérusalem et Londres traversent l'une de leurs pires crises. Ironie stratégique : sur ce dossier, les intérêts financiers israéliens sont objectivement alignés sur Londres, et contre Buenos Aires. Pour la diplomatie israélienne, habituée à classer ses interlocuteurs en amis et adversaires, Sea Lion est un rappel salutaire : dans le monde réel, les cartes se rebattent dossier par dossier. La véritable force d'Israël ne sera jamais l'amour qu'on lui déclare — mais sa capacité à défendre ses intérêts même face à ceux qui l'aiment.