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Culture

Proust, Bergson et le verre brisé : le secret juif de la littérature française

Le 7 janvier 1892, dans la grande synagogue de Paris, Marcel Proust assiste en garçon d'honneur au mariage d'Henri Bergson. Ce que la presse littéraire raconte comme une anecdote mondaine est en réalité une scène fondatrice : le moment où la mystique juive entre, par la petite porte, dans le plus grand roman du XXe siècle.

La scène mérite d'être posée avec précision, car chaque détail compte. Le 7 janvier 1892, le grand rabbin de France célèbre, dans la grande synagogue de Paris — la « Rothschild Shul », édifiée par les Rothschild pour la communauté juive —, le mariage d'Henri Bergson avec Louise Neuburger, cousine de Marcel Proust. Le père de la mariée, Gustave Neuburger, dirigeant de la banque Rothschild, a voulu ce mariage : faire entrer dans sa famille un normalien agrégé de philosophie, un homme de savoir laïc qui « restituait ce que représentait jadis un rabbin dans les communautés juives traditionnelles ». Devant le tabernacle, Proust, 20 ans, garçon d'honneur, regarde Bergson écraser d'un coup de talon le verre de cristal enveloppé de soie. Puis le chœur entonne le psaume de l'exil : « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! »

Ce que révèle l'épisode que raconte La Règle du jeu, c'est que cette scène n'est pas restée un souvenir mondain. À la fin des années 1890, quand Proust travaille à *Jean Santeuil*, quelque chose d'imprévisible surgit dans son texte : le vase de Venise brisé par son héros lors d'une dispute avec sa mère devient, écrit-il, « comme au temple le symbole de l'indestructible union ». Problème, et Proust le sait : Jean Santeuil appartient à une famille catholique classique. Le rite juif affleure malgré le romancier, comme un aveu. La judéité de Proust n'est pas un décor biographique — elle travaille le texte de l'intérieur.

Et Bergson ? On le présente comme le philosophe français par excellence. Mais son arrière-grand-père, Samuel Zbitkower, finançait le mouvement hassidique à Varsovie, construisait synagogues et académies rabbiniques où l'on enseignait la Cabale selon le Baal Shem Tov. Son beau-frère avait traduit en anglais la *Kabbala denudata*. Et son « élan vital », concept central de toute son œuvre, restitue ce que les cabalistes appelaient le *rouah* — le souffle émané de Dieu, l'énergie créatrice contrariée par les limites de l'intelligence humaine. Quand le jeune Proust affirme : « Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence », il cite Bergson — c'est-à-dire, sans le dire, trois siècles de mystique juive polonaise.

Voici l'angle que personne ne souligne : à l'heure où l'on conteste aux Juifs jusqu'à leur inscription dans l'histoire — quand l'UNESCO reclasse leurs capitales antiques, quand on voudrait faire de la présence juive une greffe récente —, ce récit rappelle une vérité dérangeante pour les effaceurs : le patrimoine le plus français qui soit, Proust et Bergson, la Recherche et l'élan vital, est irrigué par la synagogue, le psaume de Jérusalem et la Cabale hassidique. On ne peut pas « désenjuiver » la culture européenne sans la vider d'elle-même.

Ce que Bergson faisait en philosophie, Proust se promettait de le faire en littérature : extraire l'intuition mystique du champ religieux pour la porter ailleurs. Ils y sont parvenus au point que le monde a oublié d'où venait le souffle. Le rôle d'un média juif, aujourd'hui, c'est aussi cela : rappeler d'où vient le souffle.

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