Quand l'antisémitisme des agences de pub a créé Superman : la revanche culturelle des Juifs américains
Le livre de Michael Kimmel révèle un mécanisme méconnu : c'est parce que les portes de la publicité et des professions établies leur étaient fermées que les Juifs de première génération ont inventé les jouets, les comics et les livres qui ont façonné l'enfance américaine. L'exclusion comme moteur de création — une leçon d'histoire qui parle directement à notre présent.
Dans « Playmakers: The Jewish Entrepreneurs Who Created the Toy Industry in America », le sociologue Michael Kimmel documente un fait vertigineux : au tournant du XXe siècle, pratiquement toutes les grandes entreprises américaines de jouets — Ideal, Mattel, Marx, Hasbro, Kenner, Wham-O, Madame Alexander — ont été fondées par des Juifs de première génération, venus de l'Europe yiddishophone.
La liste des créations donne le tournis : Barbie (Ruth Handler), les trains Lionel (Lionel Cowan), Mr. Potato Head (George Lerner), le bâton sautoir, le Hula Hoop, G.I. Joe, la pâte Play-Doh et le four Easy-Bake des frères Steiner. Et à l'origine de tout, une histoire familiale : Morris Michtom, arrière-arrière-grand-oncle de Kimmel, immigré de l'actuelle Biélorussie, ancien étudiant rabbinique fuyant la conscription russe, qui fabrique dans sa confiserie de Brooklyn un ourson en peluche inspiré d'un dessin de presse montrant Theodore Roosevelt refusant d'abattre un ours. Le « Teddy's bear » était né — et avec lui, la future Ideal Toy Corporation.
Mais l'apport de Kimmel n'est pas un simple inventaire nostalgique. Sa thèse est plus dérangeante : ces entrepreneurs n'ont pas seulement vendu des jouets, ils ont inventé l'idée américaine de l'enfance. À une époque où les manuels d'éducation conseillaient de fesser un bébé qui pleure et où le psychologue John Watson déconseillait d'embrasser ses enfants, les immigrés juifs ont apporté une conviction radicale : l'enfant est curieux, créatif, et son imagination doit être nourrie plutôt que brisée. « Ils ont créé l'enfance qu'eux-mêmes n'avaient jamais eue », résume Kimmel.
Voici l'analyse que la presse généraliste ne fera pas : ce triomphe est né d'une exclusion. Kimmel le dit explicitement — les agences de publicité des années 1930-40 étaient notoirement hostiles aux Juifs. Résultat : les artistes refoulés se sont rabattus sur les comics, industrie méprisée, et y ont créé Superman (Jerry Siegel et Joe Shuster), Spider-Man, Green Lantern, The Thing — souvent avec des arrière-plans juifs codés. Même mécanique pour le jouet, même mécanique pour la littérature jeunesse : 42 des 100 livres pour enfants les plus importants du XXe siècle selon la New York Public Library ont été écrits par des Juifs de première génération, de Maurice Sendak à Sydney Taylor.
Ce que révèle ce schéma, c'est une constante de l'histoire juive que nos ennemis n'ont jamais comprise : chaque porte fermée a produit une industrie nouvelle. On interdit la publicité ? Les Juifs inventent le comic book. On ferme les professions établies ? Ils bâtissent Macy's, Gimbels, Mattel. L'antisémitisme croyait marginaliser ; il a offert aux exclus les espaces vierges où tout restait à inventer.
Et c'est là que ce livre parle à 2026. Au moment où des campus, des institutions culturelles et des plateformes redeviennent hostiles aux Juifs, « Playmakers » n'est pas un livre d'histoire : c'est un manuel de stratégie. La réponse juive à l'exclusion n'a jamais été la plainte — elle a été la création de territoires nouveaux, si puissants qu'ils ont fini par définir la culture du pays qui fermait ses portes. L'enfance américaine elle-même porte une empreinte juive indélébile. Ceux qui excluent aujourd'hui devraient méditer ce que sont devenus ceux qu'on excluait hier.