Rosh Hashana à Ouman : et si le Rabbi rentrait enfin à la maison ?
Quarante-cinq mille pèlerins, dont trente-cinq mille Israéliens, passent la fête sous les alertes aériennes d'un pays en guerre, au tombeau d'un tsadik dont Kiev a fait un « site du patrimoine national ». À l'heure où Israël s'apprête à consacrer un centre d'État à sa mémoire, il est temps de poser sérieusement la question que tout le monde contourne : rapatrier Rabbi Nahman de Breslev en Terre d'Israël.
Ce soir, à la tombée de la nuit, des dizaines de milliers de voix crieront « Ouman, Ouman, Rosh Hashana » dans une petite ville ukrainienne où les sirènes anti-aériennes n'ont pas cessé depuis février 2022. Ils seront environ 45 000 cette année, dont quelque 35 000 venus d'Israël : le plus grand rassemblement depuis le début de la guerre. Pour y arriver, ils ont traversé la Moldavie, la Roumanie ou la Pologne, l'espace aérien ukrainien étant fermé. L'ambassade américaine leur a demandé de ne pas venir. Le ministère ukrainien des Affaires étrangères leur a demandé de ne pas venir. L'an dernier, Benyamin Netanyahou lui-même leur avait demandé de ne pas venir, tout en débloquant 2,7 millions de shekels pour subventionner leur voyage. Tout le monde leur dit de rester chez eux. Personne ne se demande pourquoi le Rabbi, lui, n'est pas chez lui. Un pèlerinage qui commence en Terre d'Israël On l'oublie souvent : le premier grand Rosh Hashana de Rabbi Nahman ne s'est pas passé à Ouman. Il s'est passé à Haïfa. À l'automne 1798, le jeune tsadik de Breslev débarque en Terre d'Israël la veille même de la fête, au terme d'un voyage périlleux à travers la Méditerranée de Bonaparte. Il n'y restera que quelques mois, mais il dira toute sa vie que tout ce qu'il a atteint, il l'a atteint grâce à la Terre. Et il laissera cette phrase que ses hassidim répètent comme un mantra : « Partout où je vais, je vais en Terre d'Israël. » Douze ans plus tard, malade, il choisit de venir mourir à Ouman. Ses disciples rapportent qu'il l'a fait pour reposer auprès des milliers de Juifs massacrés dans la ville par les haïdamaks en 1768, et qu'il a dit de cet endroit qu'il était « bon » pour lui d'y être enterré. C'est le fondement de deux siècles de pèlerinage. C'est aussi l'objection principale au rapatriement, et il faut la regarder en face plutôt que la contourner : le Rabbi a choisi Ouman. Mais il a choisi Ouman en 1810, dans un monde où il n'existait pas d'État juif, où les martyrs de 1768 n'avaient pour tout mémorial que la terre qui les recouvrait, et où un Juif de Podolie qui voulait « aller en Terre d'Israël » ne pouvait le faire qu'en esprit. Le Rabbi a enseigné que sa place n'était qu'en Terre d'Israël. Il a consenti à l'exil comme on consent à une nécessité. Prétendre que cette nécessité vaut pour l'éternité, alors que l'État d'Israël existe et que ses propres hassidim y vivent par dizaines de milliers, c'est figer une consigne de temps de galout en dogme de temps de délivrance. Ce que la Torah fait des ossements des justes La tradition juive n'a jamais considéré qu'un tsadik devait rester là où l'histoire l'a laissé. Jacob fait jurer à Joseph de le remonter d'Égypte. Joseph fait jurer aux enfants d'Israël de remonter ses os avec eux, et Moïse les porte quarante ans dans le désert avant que Josué ne les enterre à Sichem. Le Talmud enseigne que celui qui est enterré en Terre d'Israël est comme enterré sous l'autel. Le sionisme moderne a fait exactement la même chose avec ses fondateurs : Herzl a été rapatrié de Vienne en 1949, Jabotinsky de New York en 1964. L'État d'Israël a négocié pendant trente-sept ans avec les Russes pour ramener de Syrie les restes du sergent Zachary Baumel. Un pays qui remue ciel et terre pour ramener ses morts n'a aucune raison de faire une exception pour le plus visité de ses justes. D'ailleurs, il ne l'a pas toujours fait. En 1992, Yitzhak Rabin a demandé l'intervention de Kiev. En 1993, le président Haïm Herzog a déposé une requête officielle. En 2017, le ministère des Affaires étrangères a rouvert le dossier. En 2020, en pleine pandémie, une pétition d'urgence a été déposée. À chaque fois, la même réponse ukrainienne, formulée dès 2011 par la mairie d'Ouman : le tombeau est un « site du patrimoine national ukrainien », la question n'est « pas sur la table », et ceux qui la posent font de la « manipulation ». Le patrimoine national de qui ? Arrêtons-nous sur ces mots. Rabbi Nahman de Breslev, arrière-petit-fils du Baal Shem Tov, auteur des Likoutei Moharan et des Contes, un homme qui n'a jamais écrit une ligne en ukrainien ni pensé une seconde à l'Ukraine comme à sa patrie, est devenu un actif patrimonial d'un État qui se trouve, par accident de l'histoire, posséder son cimetière. Et cet État, tout en refusant de le laisser partir, demande cette année aux pèlerins de ne pas venir le voir. On ne peut pas dire à la fois « il reste » et « ne venez pas ». Un tsadik n'est pas un gisement. Il faut nommer la vraie raison de ce refus, que la presse israélienne a documentée sans détour : le pèlerinage est une manne. Hôtels, transports, taxes, une économie locale entière vit dix jours par an de la tombe du Rabbi. Kiev le sait. Et Kiev, qui sollicite Jérusalem sur les systèmes d'alerte, sur les hôpitaux de campagne, sur le soutien diplomatique, considère apparemment que la dépouille d'un rabbin juif fait partie de ce qu'elle n'a pas à négocier. Israël a des amis en Ukraine et des raisons de les garder. Précisément pour cela, il peut leur parler franchement. Le coût, chaque année, d'un tombeau mal placé Regardons ce que le statu quo coûte réellement, au seul critère qui compte pour nous : la sécurité des Juifs et l'intérêt d'Israël. Chaque automne, l'État d'Israël envoie de facto trente-cinq mille de ses citoyens dans un pays en guerre, sans ambassade en état de les protéger, à portée des drones russes, avec une évacuation qui passerait par quatre frontières. Moscou a déjà fait savoir qu'elle ne pouvait « pas garantir » leur sécurité. Chaque automne, Ben Gourion devient le théâtre d'une crise nationale : plus d'une centaine d'arrestations de jeunes haredim en 2025, au nom de la conscription, à la porte d'un avion pour Kichinev. Chaque automne, des familles se retrouvent seules pour la fête, un budget public part à l'étranger, et le plus grand rassemblement juif de l'année a lieu hors des frontières du seul pays qui puisse le protéger. Imaginez, à la place, ces quarante-cinq mille pèlerins réunis en Galilée, ou sur les pentes de Jérusalem, avec Tsahal et non l'armée ukrainienne pour les garder. Imaginez le Rosh Hashana de Rabbi Nahman devenu ce qu'il devrait être : un pèlerinage national, ouvert aux femmes et aux enfants qui, aujourd'hui, restent à la maison, accessible à un jeune de Sarcelles ou de Strasbourg sans passer par un vol charter et un car de nuit. Le Rabbi disait que son Rosh Hashana « surpasse tout ». Il n'a jamais dit qu'il devait se passer sous alerte aérienne. Une fenêtre qui s'ouvre Quelque chose a bougé cette année, et c'est le moment de le dire. En juin, la commission ministérielle de la législation a approuvé une proposition de loi du député Likoud Eliyahou Revivo créant un centre d'État consacré à la mémoire et à l'héritage de Rabbi Nahman, sous la tutelle du ministère de la Culture. Le rabbin d'Ouman lui-même a salué l'initiative. L'État d'Israël reconnaît donc officiellement que le Rabbi fait partie de son patrimoine à lui. La suite logique tombe sous le sens : un centre de mémoire sans le tombeau est un musée sans sa pièce maîtresse. Le débat existe à l'intérieur même du monde de Breslev. Le Rav Israël Ber Odesser, dont les disciples forment aujourd'hui la mouvance la plus visible du hassidisme breslev, plaidait pour le retour. Un comité, le Vaad Tsion Rabbenou, y travaille. Des voix aussi éloignées les unes des autres que le Rav Ovadia Yossef et le Rav Moshé Feinstein ont été citées en sa faveur. En face, la majorité des hassidim traditionnels s'y oppose, et leur fidélité à la lettre du testament du Rabbi mérite le respect. Ce n'est pas à un média de trancher une question de halakha. Mais c'est à un État de poser la sienne : celle de ses citoyens qu'il expose chaque année, et celle de son patrimoine qu'il laisse à d'autres. Il ne s'agit pas de fermer Ouman par décret, ni de brusquer qui que ce soit. Il s'agit que Jérusalem reprenne, au niveau du Premier ministre et non d'un vice-ministre, une demande formelle et publique, avec l'accord des autorités rabbiniques de Breslev qui la soutiennent, et qu'elle en fasse un point de l'agenda bilatéral avec Kiev, au même titre que n'importe quel autre. Et si l'on veut rêver plus grand : rien n'interdit de proposer que les martyrs de 1768, auprès desquels le Rabbi a voulu reposer, montent avec lui. Ce serait fidèle à sa volonté profonde plutôt qu'à sa lettre. Ce serait, au sens le plus littéral, un rassemblement des exilés. Rabbi Nahman a passé un seul Rosh Hashana en Terre d'Israël, en 1798, et en a parlé toute sa vie. Deux cent vingt-huit ans plus tard, il en est encore séparé. Ses hassidim répètent qu'il faut aller vers lui. Il est peut-être temps qu'il vienne, enfin, vers nous. Shana tova oumetouka. Une année douce, à Ouman comme à Jérusalem, et, qui sait, la prochaine à Jérusalem seulement.