Sánchez accuse Israël d'un complot à Ceuta — quand Bruxelles elle-même refuse de le suivre
Le Premier ministre espagnol affirme qu'Israël a orchestré une campagne de désinformation autour de la crise migratoire de Ceuta. Problème : l'Union européenne, qu'il cite comme source, ne confirme que la piste russe. Anatomie d'une accusation qui en dit plus sur Madrid que sur Jérusalem.
Les faits d'abord. Entre le 30 et le 31 juillet, plus de 72 000 migrants ont franchi la frontière de Ceuta, exclave espagnole en Afrique du Nord, et au moins 100 personnes sont mortes dans la tentative, selon les autorités locales. Madrid et le ministère de l'Intérieur marocain attribuent cette ruée à des réseaux de trafiquants ayant exploité une mauvaise interprétation d'un changement de la politique frontalière espagnole. Jusque-là, un drame migratoire — tragique, mais sans rapport avec Israël.
C'est Pedro Sánchez lui-même qui a créé ce rapport. Dans sa première interview depuis la crise, sur la radio Cadena SER, le Premier ministre espagnol a accusé Israël et la Russie d'avoir mené des campagnes de désinformation pour déstabiliser son gouvernement, motivées selon lui par les positions espagnoles « concernant le génocide à Gaza et l'invasion de l'Ukraine par Poutine ». Il invoque des recherches du Service européen pour l'action extérieure — sans fournir le moindre détail sur les preuves.
Et c'est ici que l'affaire bascule. Interrogé par la JTA, un porte-parole de l'UE a confirmé « des tentatives de la Russie d'exploiter la crise en ligne », mais a précisé n'avoir « aucune preuve concluante » qu'un État étranger ait déclenché quoi que ce soit — et n'a pas repris l'accusation visant Israël. Autrement dit : la source citée par Sánchez ne valide pas sa version. Le chef du gouvernement d'un grand pays européen a mis Jérusalem au banc des accusés sur la foi d'un dossier que Bruxelles elle-même refuse d'endosser.
La réponse israélienne ne s'est pas fait attendre : le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa'ar a accusé Sánchez de « mentir sans vergogne » pour détourner l'attention de « son échec honteux à gérer les affaires de son pays ». On peut trouver la formule rude. Elle décrit pourtant un mécanisme politique classique : un dirigeant fragilisé par une crise intérieure — 72 000 franchissements en 48 heures, une centaine de morts — désigne un bouc émissaire extérieur. Que ce bouc émissaire soit l'État juif n'est pas un hasard : depuis 2023, Madrid a reconnu l'État palestinien, interdit à ses ports les navires transportant des armes vers Israël, et les deux pays ont rappelé leurs ambassadeurs en 2026. Accuser Israël ne coûte rien à Sánchez ; cela flatte même une partie de son électorat.
Mais voici ce que personne ne souligne : en plaçant Israël et la Russie dans la même phrase, Sánchez ne commet pas une simple maladresse rhétorique. Il installe une équivalence entre une démocratie alliée de l'Europe et la puissance qui envahit l'Ukraine — équivalence qui, une fois banalisée, survivra à cette crise et resservira ailleurs. C'est le vrai danger de cette séquence : chaque accusation infondée lancée par un chef de gouvernement européen abaisse le coût politique de la suivante. Le jour où une capitale européenne aura besoin d'un coupable commode, le précédent espagnol sera déjà là, disponible. Ceuta n'est pas une affaire hispano-israélienne : c'est un test de ce que l'Europe tolère qu'on dise d'Israël sans preuve. Pour l'instant, elle laisse dire.