Saxe-Anhalt : quand l'AfD promet « plus de Bismarck, moins de Hitler », c'est la mémoire juive qu'on débranche
Le 6 septembre, l'AfD pourrait devenir le premier parti d'extrême droite à gouverner un Land allemand depuis 1945. Derrière le slogan « plus de Bismarck, moins de Hitler », un projet précis : assécher les mémoriaux de la Shoah par le robinet budgétaire. Pour les Juifs, le danger n'est pas le retour du nazisme — c'est son oubli organisé, ligne comptable par ligne comptable.
C'est une élection régionale, et pourtant elle pourrait marquer une rupture historique. Le 6 septembre, l'Alternative für Deutschland (AfD) est donnée gagnante en Saxe-Anhalt avec plus de 40 % des intentions de vote — environ vingt points d'avance sur la CDU, qui dirige la région depuis 2002. Si le parti décroche la majorité absolue, Ulrich Siegmund deviendrait ministre-président, et l'Allemagne connaîtrait son premier gouvernement régional d'extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le programme est explicite. L'AfD veut en finir avec le « complexe de culpabilité » allemand autour de la Shoah, réduire l'enseignement du passé nazi, définancer « l'art anti-allemand » et conditionner les subventions culturelles à un engagement de « ne pas dénigrer l'Allemagne ». Hans-Thomas Tillschneider, l'homme du parti chargé du nouveau programme scolaire, résume sa formule : « plus de Bismarck, moins de Hitler ». Björn Höcke, chef de l'AfD en Thuringe voisine, a qualifié le Mémorial de l'Holocauste de Berlin de « monument de la honte » et appelle à un « grand projet de remigration » pour éviter le « Volkstod » — un terme tout droit sorti de la propagande nazie.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que le danger ne prendra pas la forme d'une rhétorique antisémite frontale. Lars Rensmann, politologue à l'université de Passau et auteur d'un rapport pour l'American Jewish Committee, le dit clairement : l'AfD mobilise des tropes codés — « élites globalistes et cosmopolites », « puissances financières de l'ombre ». Le vocabulaire a changé ; la grammaire, non. Et la branche de Saxe-Anhalt est officiellement classée par le renseignement intérieur allemand comme groupe d'extrême droite avéré — un parti si radical que le Rassemblement national français et Fratelli d'Italia refusent de siéger avec lui au Parlement européen.
Mais voici l'angle que presque personne ne souligne : la mémoire de la Shoah ne mourra pas d'un autodafé. Elle mourra d'un arbitrage budgétaire. La Saxe-Anhalt abrite plusieurs sites mémoriels — le camp de Lichtenburg, Langenstein-Zwieberge, annexe de Buchenwald, la prison-lieu d'exécution de Roter Ochse — qui dépendent de financements fédéraux et régionaux. Remko Leemhuis, directeur de l'institut AJC de Berlin, prévient : l'AfD coupera ces fonds « dès qu'elle le pourra », jusqu'à rendre ces lieux inopérants. Pas d'interdiction, pas de scandale : une simple ligne supprimée dans un budget régional. Rensmann ajoute un détail glaçant : le Land pourra recruter comme enseignants et fonctionnaires à vie des candidats au profil néonazi recalés ailleurs.
C'est là toute la leçon pour le peuple juif. Nous savons reconnaître l'antisémitisme quand il crie. Nous savons moins bien le combattre quand il compte. L'AfD a inventé un révisionnisme d'expert-comptable : on ne nie pas la Shoah, on la rend simplement infinançable, in-enseignable, invisible. Et le laboratoire de cette méthode s'ouvre précisément sur les terres où se trouvait Buchenwald.
L'ironie est vertigineuse : c'est en Saxe-Anhalt que les nazis fermèrent le Bauhaus, jugé « anti-allemand ». Quatre-vingt-dix ans plus tard, le manifeste de l'AfD attaque à nouveau « l'absence d'identité » de cette même école. L'histoire ne bégaie pas : elle teste si nous avons appris à lire ses premières lignes. Le 6 septembre, l'Europe saura si un Land allemand vote pour les réécrire.