Appliquons notre seul critère, la sécurité des Juifs de France. Sur le diagnostic, Retailleau dit vrai. Depuis le 7-Octobre, les Juifs français ont vu de leurs yeux quelle partie de la jeunesse militante a défilé avec quels slogans, et quel parti a fourni les tribunes. Qu'un présidentiable nomme l'islamisme comme menace première et le 7-Octobre comme ligne morale, sans détour ni « mais », n'est pas anodin dans un pays où tant d'élus cherchent le mot le plus doux.
Reste la règle de la maison : paroles contre actes. Un discours à Baltard n'est pas une politique. Sur l'antisémitisme, le texte de la rentrée ne contient qu'une opposition rhétorique entre deux jeunesses, aucune mesure. Quels moyens pour protéger les écoles et les synagogues ? Quelle réponse aux universités où la « jeunesse qui défile » impose sa loi ? Quelle ligne sur Israël quand il faudra voter à Bruxelles ou à l'ONU ? Un électeur juif a le droit d'exiger le programme derrière la formule.
Et puis il y a la mécanique du même après-midi. À 16 h 30, Jean-Luc Mélenchon prenait la parole à la Fête de l'Humanité pour appeler à une « révolution citoyenne ». Au Touquet, les parlementaires RN faisaient leur rentrée avec Marine Le Pen et Jordan Bardella. Édouard Philippe, lui, plaidait pour le rassemblement de la droite et du centre. Trois rentrées, et un seul orateur a prononcé « 7-Octobre ». C'est révélateur. Ce n'est pas rassurant.
Car voici le piège que le discours de Baltard installe sans le vouloir. En faisant de la lutte contre l'antisémitisme le marqueur identitaire de « sa » jeunesse, Retailleau la transforme en cause de camp. Or une cause de camp a un effet pervers : elle libère l'autre camp. Si défendre les Juifs, c'est « être de droite », alors la gauche non-mélenchoniste, celle qui hésite encore, trouve une raison confortable de regarder ailleurs, et Mélenchon obtient exactement le clivage qu'il recherche : lui contre la « réaction », les Juifs rangés dans le décor de l'adversaire.
En faisant de la lutte contre l'antisémitisme le marqueur identitaire de « sa »
Les Juifs de France n'ont pas intérêt à ce qu'un camp les gagne. Ils ont intérêt à ce qu'aucun camp ne puisse se permettre de les abandonner. C'est la différence entre un consensus républicain et une carte électorale.
Le vrai test pour Bruno Retailleau ne sera donc pas à Baltard, devant les siens. Ce sera le jour où il redira la même phrase devant un public qui ne l'applaudit pas d'avance, et où il l'accompagnera d'engagements qu'on pourra lui opposer en 2028. Ce jour-là, on saura si le 7-Octobre est pour lui une boussole ou un slogan.