Relisons la scène. Un ministre turc, à Damas, invoque « le droit souverain de la Syrie d'assurer la sécurité sur son propre territoire »… à propos d'une base où c'est son propre pays qui voulait prendre pied. Ce que Fidan défendait dimanche, ce n'est pas la souveraineté syrienne. C'est le droit d'Ankara à disposer du ciel syrien.
Voilà ce que révèle cette visite : la Syrie post-Assad n'est pas d'abord le théâtre d'un conflit israélo-syrien, mais d'une compétition entre Israël et la Turquie. Depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, Israël a mené des centaines de frappes contre des infrastructures militaires syriennes et déployé des troupes dans la zone tampon, à la lisière du Golan. La ligne rouge de Jérusalem ne vise pas le nouveau pouvoir syrien en tant que tel : elle vise l'installation d'une puissance régionale hostile sur son flanc nord. Fidan, lui, vient déposer la candidature d'Ankara au rôle de tuteur : énergie, commerce, « document stratégique global », visite annoncée d'Erdogan.
Et Damas ? Chaibani parle un double langage, qu'il faut lire avec précision. Dimanche, il qualifie la frappe de « message de sabotage », sans « aucune justification légitime ni légale », et juge les relations syro-turques « optimales ». Mais le 23 août, cinq jours après cette même frappe, c'est lui qui rencontrait en Jordanie le chef du Mossad pour désamorcer la tension. Et dimanche encore, il réaffirmait le choix de la diplomatie, « profondément conscient du coût des guerres ». Ce n'est pas du cynisme : c'est la position d'un État fragile qui veut la protection turque sans la guerre avec Israël.
Et dimanche encore, il réaffirmait le choix de la diplomatie, « profondément conscient du coût des guerres ».
Pour Israël, c'est à la fois une bonne nouvelle et un piège. La bonne nouvelle : Damas parle au Mossad et ne veut pas se battre. Le piège : chaque geste visible côté israélien — la visite de Netanyahou, mercredi, aux soldats déployés sur le versant syrien de l'Hermon, dénoncée par Damas comme une « provocation » — fournit à Fidan son argumentaire et pousse Chaibani d'un cran vers Ankara. La sécurité du flanc nord exige de frapper le projet turc. Elle exige tout autant de ne pas transformer Damas en obligé de la Turquie. Tout est dans le dosage.
Reste un détail rapporté partout, lu nulle part. Fidan a annoncé une visite prochaine d'Erdogan en Syrie « sans qu'une date n'ait été fixée ». Un mois après Abou Dhouhour, il n'y a pas de troupes turques sur la base, Ankara jure qu'il n'y en aura pas, et Damas garde son canal avec Jérusalem. Autrement dit, la frappe du 18 août a déjà produit son effet, et le discours de dimanche en est la réponse verbale. Fidan a prononcé une phrase. Israël a posé une ligne. Le jour où la visite d'Erdogan aura une date, on saura si cette ligne tient.