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Société

« Ne passe pas » : le premier Juif fait attendre Dieu pour trois inconnus

Ce Chabbat, on lit Vayera. Abraham, malade, assis sous la chaleur, court vers trois passants et demande à Dieu de patienter. Le Talmud en tire une règle que tout le peuple juif partage, de Bnei Brak à Sarcelles : la tente ouverte passe avant tout, et Jérusalem commence par là.

·Source : Sefaria

Ce Chabbat 31 octobre, 20 'Hechvan 5787, on lit Vayera (Genèse 18 à 22), avec pour haftara le chapitre 4 du deuxième livre des Rois. C'est la parasha qui suit Lekh Lekha. La semaine dernière, Abraham partait. Cette semaine, il s'assoit. Mais il s'assoit à un endroit précis, et tout tient dans ce détail.

« L'Éternel se révéla à lui dans les plaines de Mamré, tandis qu'il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour » (Genèse 18, 1). Rachi, d'après le Talmud (Bava Metsia 86b), précise la scène : c'est le troisième jour après sa circoncision, et Dieu vient « visiter le malade ». C'est de là que la tradition tire le commandement de bikour 'holim, la visite aux malades. Abraham a donc mal, il a chaud, et il reçoit la visite la plus haute qui soit.

C'est à ce moment qu'il lève les yeux : « il vit trois personnages debout près de lui. En les voyant, il courut à eux du seuil de la tente » (18, 2). Un convalescent qui court. Et il lâche cette phrase, adressée selon le Talmud à Dieu lui-même : « Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe pas ainsi devant ton serviteur ! » (18, 3). Autrement dit : attends, j'ai des invités. Rav Yehouda au nom de Rav en conclut (Chabbat 127a) : « L'hospitalité envers les invités est plus grande que l'accueil de la Présence divine. » Rabbi Elazar ajoute que chez les hommes, le petit ne peut pas dire au grand « attends que je vienne » ; Dieu, Lui, l'accepte d'Abraham.

Rabbi Elazar ajoute que chez les hommes, le petit ne peut pas dire au grand « attends que je vienne »

Que révèle cette scène ? Que le premier Juif n'est pas défini par une doctrine, mais par une conduite. La Torah le dit elle-même quelques versets plus loin, quand Dieu explique pourquoi Il l'a distingué : « pour qu'il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d'observer la voie de l'Éternel, en pratiquant la vertu et la justice » (18, 19). En hébreu, tsedaka oumichpat. Pas une croyance à réciter : une justice à transmettre. Et dans la foulée, Abraham plaide pour Sodome, une ville qui n'est pas la sienne, peuplée de gens qui ne sont pas les siens : « Celui qui juge toute la terre serait-il un juge inique ? » (18, 25), en se disant lui-même « poussière et cendre » (18, 27). Courir vers l'inconnu, défendre l'étranger, exiger la justice : voilà le cahier des charges du peuple juif, écrit avant même la naissance d'Isaac.

Voici l'angle que l'on souligne rarement : l'ordre de la parasha. Elle s'ouvre sur une tente et se ferme sur une montagne. Au chapitre 22, Abraham monte au mont Moria, répond « Me voici » (22, 1), marche avec son fils, « et ils allèrent tous deux ensemble » (22, 8), puis nomme le lieu « Adonaï-Yiré » (22, 14). Rachi, d'après le Targoum, l'explique : Dieu choisira ce lieu pour y faire résider Sa présence et y recevoir les sacrifices. La tradition y reconnaît le mont du Temple, à Jérusalem. Autrement dit, avant le Temple, il y a eu la tente. Jérusalem est fondée par un homme qui a d'abord appris à courir vers des passants.

C'est pour cela que cette parasha appartient à tous. Le haredi de Bnei Brak qui ouvre sa table le vendredi soir, le réserviste de Tel-Aviv qui héberge une famille déplacée, le Juif de Sarcelles qui garde une assiette pour celui qui est seul, le rabbin libéral de New York qui accueille le nouveau venu : tous font le geste d'Abraham. Nous nous disputons sur beaucoup de choses. Pas sur la porte. La tente du premier Juif n'avait pas de mur, et c'est encore ainsi que le monde nous reconnaît : un peuple qui fait attendre Dieu pour servir un inconnu.

Chabbat chalom.

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