Depuis le 7-Octobre, la presse généraliste raconte l'alya comme un exode. Chaque vague de départs, de France en particulier, est lue comme un thermomètre de la peur. Le récit arrange tout le monde : ceux qui veulent voir Israël comme un refuge de dernier recours, et ceux qui veulent voir les Juifs de diaspora comme des victimes en sursis. Les dossiers disent autre chose. On ne quitte pas Toronto à 30 ans, ni Yekaterinburg avec un internat de médecine à refaire, parce qu'on a peur. On le fait parce qu'on veut quelque chose.
Ce quelque chose, les témoignages le nomment. Martin Cohen, arrivé de Brooklyn à 13 ans sans un mot d'hébreu, pouvait jouer en équipe nationale de football ; il entre cet automne en préparation militaire : « Ici, servir est la norme. » Vladimir Belkin, 35 ans, fait sa résidence à Soroka, à Beersheva, donne désormais des cours aux internes en hébreu et vient d'avoir une deuxième fille, la première sabra. Kim Bash, arrivée en 2004 après un kibboutz à 19 ans, parle d'un « sentiment d'appartenance totale : tous ici sont mes frères et sœurs, quels que soient nos origines, notre politique, notre observance religieuse ».
Voilà ce qui tient ensemble ces 100 000 trajectoires : le gamin de Brooklyn et le médecin de l'Oural, la trentenaire de Toronto et la Sud-Africaine passée par New York, les retraités qui préfèrent Netanya ou Ashkelon à la Floride. Aucun ne vote pareil, aucun ne prie pareil. L'alya n'est pas une fuite en rang : c'est une convergence.
L'alya n'est pas une fuite en rang : c'est une convergence.
Et puis il y a un détail presque enfoui dans la liste des vingt-cinq témoignages. Une famille explique que lorsque leur fille allait avoir 5 ans, ils ne pouvaient pas payer une école juive en Amérique, même avec des bourses. En Israël, ajoutent-ils, « toute l'infrastructure est faite pour vivre une vie juive » : les chauffeurs de bus souhaitent Shabbat shalom aux enfants. C'est peut-être la leçon la plus utile pour les communautés qui restent, la France comprise. En diaspora, la vie juive est devenue un produit de luxe : école privée, cacherout, sécurité, tout se paie, et seuls les plus aisés transmettent sans compter. La Torah, elle, ne conçoit pas une transmission réservée à ceux qui ont les moyens. Protéger les Juifs est indispensable ; rendre la vie juive abordable l'est tout autant.
Rosenberg a une formule pour ce qui arrive ensuite : le « Post-Aliyah Growth ». « En Israël, les hauts sont plus hauts et les bas sont plus bas. » Plus de la moitié des Juifs américains n'ont encore jamais posé le pied en Israël, et il vise 300 000 olim pour les vingt-cinq prochaines années. Ceux qui partent n'appauvrissent pas ceux qui restent : ils leur rappellent qu'être juif peut être un projet, pas seulement une prudence.