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Culture

« Vingt visages, pas un mot » : pourquoi Kippour est le jour que l'art n'arrive pas à peindre

À quelques jours de Kippour, l'historienne de l'art Salomé Cohen constate dans Tenoua que le jour le plus juif de l'année est presque absent des toiles. La seule image célèbre, celle de Maurycy Gottlieb, mort à 23 ans, y répond en peignant une communauté où personne ne se parle et où tous prient ensemble. C'est le portrait le plus juste de ce que nous sommes.

·Source : Tenoua

Ouvrez un livre d'art juif. Pessah a sa table, Pourim ses masques, Rosh haShana ses pommes et son miel. Et Kippour ? Presque rien. L'historienne de l'art Salomé Cohen le constate dans Tenoua : « tandis que les représentations de Rosh haShana, Pourim ou Pessah foisonnent, Kippour manque à l'appel ». Le jour le plus juif de l'année est aussi celui que les peintres ont le moins osé.

L'explication évidente, le deuxième commandement et l'interdit des images, ne tient pas seule. L'art juif n'a jamais été privé de figures, rappelle Salomé Cohen : dès le IIIe siècle, la synagogue de Doura-Europos était ornée de personnages et de scènes bibliques. Si Kippour résiste au pinceau, c'est que tout ce qui le fait est invisible : le repentir, la confession, la conversation avec soi-même. Il n'y a rien à montrer. Kippour n'a pas d'objet. Son seul décor, c'est nous.

Une toile, pourtant, a relevé le défi et elle est devenue l'image même de la fête. Maurycy Gottlieb, peintre juif polonais né en 1856 et mort en 1879, à 23 ans, est considéré comme l'un des fondateurs de l'art juif moderne. Ses « Juifs priant dans une synagogue à Yom Kippour » rassemblent une vingtaine de personnages : les hommes en tallit autour de la téva, les femmes qui observent d'en haut. La scène est saturée de corps et pourtant, écrit Salomé Cohen, « aucun geste spectaculaire, aucun cri, aucun trouble, aucun bruit ». Personne ne se parle. Chacun est plongé en lui-même. Tous sont dans la même pièce.

rassemblent une vingtaine de personnages : les hommes en tallit autour de la téva, les femmes qui observent d'en haut.

C'est là que le tableau cesse d'être une scène de genre. Au premier rang, un homme nous regarde. Il porte un médaillon marqué des lettres mem et guimel, les initiales de Maurycy Gottlieb. L'artiste s'est glissé dans son œuvre, et pas une fois mais trois : en enfant, à gauche, dans un habit aux motifs précieux ; en jeune homme religieux penché sur son livre de prière contre la téva ; puis au centre, le visage épuisé, enveloppé d'un tallit aux rayures multicolores, les yeux tournés vers nous. Son père est là. Laura, son ex-fiancée, aussi, peinte deux fois dans la galerie des femmes.

Regardez ce que Gottlieb a fait. Pour peindre le jour sans objet, il a peint le peuple. Pour peindre le peuple, il s'est peint à tous ses âges : l'enfant qui ne comprend pas encore pourquoi on ne mange pas, le jeune homme absorbé par le texte, l'adulte fatigué qui cherche quelqu'un du regard. Il a même gardé dans la salle celle qu'il a perdue. Voilà la définition la plus juste de ce que nous sommes : des gens qui ne se parlent pas forcément, qui ne pensent pas la même chose, mais qui, une fois l'an, se tiennent dans la même pièce, tournés dans la même direction.

Les autres fêtes ont une iconographie. Kippour n'en a qu'une, et c'est le peuple juif lui-même. Le haredi de Bnei Brak, le réserviste de Tel-Aviv, le Juif de Sarcelles et le rabbin libéral de New York ne liront pas les mêmes commentaires cette semaine. Mais ils jeûneront le même jour, dans le même silence, et chacun, quelque part dans la salle, sera l'enfant, le jeune homme ou l'homme épuisé du tableau. Gottlieb n'a pas vu ses 24 ans. Son image, près d'un siècle et demi plus tard, n'a pas pris une ride. Cette année encore, entre deux versets, levez les yeux. Vous êtes dedans.

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